BLUE VELVET *****

Publié le par videodrome

BLUE VELVET 15sur5 L'échec critique de Dune, à ce jour considéré comme l'indésirable OCNI de son auteur, inspira à David Lynch l'envie de revenir à un projet très personnel, plus proche de son expérimental Eraserhead que de ses deux fastes livraisons ''commerciales'' [impliquant le géant Elephant Man]. Il compte alors mettre au point Ronnie Rockett, projet qu'il sort de ses fonds de tiroirs fétiches, mais personne n'est prêt à le cautionner. Il a tout juste un peu plus de chance pour Blue Velvet, que Dino de Laurentiis accepte de produire, à la condition d'un budget très serré. Lynch fonce, Blue Velvet sera sa première consécration et le grand carrefour de son oeuvre, comme Eraserhead est sa matrice et Lost Highway le paroxysme stylistique.

 

A l'instar de ces deux derniers, Blue Velvet fait la lumière sur les sentiments de ses personnages, ce que la réalité loge en eux, comme ils se logent en la réalité [ce trio invoquant, plus que jamais, les artifices de l'imagination]. Entre ''classicisme'' et subversion, Blue Velvet est plus proche de l'étrangeté du premier film de Lynch, mais plus explicitement ancré dans le réel aussi, en se jouant d'un idéal américain et de notions civiles et sociales communes. Un film avec des repères ''normaux'', pour schématiser ; et justement, le cinéaste se les accapare pour les torpiller, pour découvrir un réel ''masqué''. Le film paraît ainsi relativement conformiste par les tics qu'il met en avant, alors que la perversité s'insinue, pour qu'il devienne fou, anti-consensuel au possible. Dans une moindre mesure, c'est une ''farce'' insolente. Par cette démarche, Blue Velvet annonce le second degré et la liberté irradiant Sailor & Lula. Ce tandem est celui de la bonne époque ; ni plus ni moins meilleure que les autres (Lynch a fait un [quasi ?] sans-faute), mais celle de l'allégresse et de l'audace esthétique totale. Les deux fragments de l'oeuvre sont aussi étroitement liés par cet humour surréaliste, cruel et à froid, quoique l'ironie dans Sailor&Lula l'ironie concerne moins le monde abordé que les personnage. C'est cette distance curieuse, contradictoire qui fera son charme, univoque quand à lui.

 

 

 

Lorsqu'on le redécouvre aujourd'hui, Blue Velvet anticipe surtout les errements surréalistes de Twin Peaks (1990-91) entre mélo et angoisse diffuse [l'étrangeté du réel, les contrastes, atteindront sans doute leur climax dans la série, terre-à-terre et onirique à la fois]. Tout démarre sur une intrigue policière, dans un microcosme à la fois représentatif du mode de vie WASP et semblant détaché du Monde. Dans cette ville ou les gens sont polis jusqu'à en paraître imbéciles ou niais, Jeffrey Beaumont/McLahlan, futur inspecteur de Twin Peaks, de retour dans sa ville natale pour assister son père hospitalisé, découvre une oreille coupée. C'est la première étape d'une piste sordide et la petite clé du monde du vice. Afin d'entamer son enquête, Jeffrey s'adjoint l'aide de Sandy/Laura Dern (héroine éponyme de Sailor&Lula, plus récemment du dernier-né de la filmo de Lynch, Inland Empire), qu'il connue lorsqu'il fut, comme elle aujourd'hui, lycéen. Ils remontent rapidement à Dorothy Vallens, Sandy lui indique sa résidence, Jeffrey compte basculer dans une antre dont il ne sait rien.

 

Le concept de Blue Velvet, c'est le dépucelage moral. Tout Lynch, c'est ce mouvement : percer l'abscès, briser la toile du réel : la rendre telle quelle, par la vision de celui qui l'expérimente (celle de Lynch qui retransmet son idée dont l'héros naif est ambassadeur, à celle du spectateur désarmé devant le décalage en vigueur). Lynch nous présente deux jeunes ingénus et ne lésine pas dans sa description, notamment lorsqu'il met en scène leur rencontre ou il s'entretiennent comme le feraient deux sages figurines de soap teen [on imagine aisément que Woody Allen, qui adula le film à l'époque, a dû prendre conscience de son ampleur à ce moment précis]. Cette candeur initiale sera dissipée par les progrès d'une aventure les menant vers la maturité, comme celle sonnant le glas de l'enfance à rallonge en éveillant leur âme à un univers noir, donc plus adulte, niché au-delà des apparences que leur sérénité inepte tenait à distance. Cet état de claustration dans un douillet cocon psychique convient largement à Sandy, laquelle estime sans doute conserver un regard cohérent sur sa condition en acceptant une certaine forme de cécité.

 

 

 

Jeffrey, lui, décide de franchir ce cap, de passer au-delà des apparences en somme (ou derrière ce que permettent de masquer les règles et effigies sociales). L'ingénu aspire, dès lors l'ingénu peut pousser la porte interdite, en l'occurrence, celle de l'appartement de la chanteuse, une espèce de quartier-général de la perversité, point-d'accès aux ténèbres. Le cheminement de l'intrusion est parfaitement structuré : première approche sous prétexte, pour apercevoir la surface. Seconde approche : Dorothy dans son exercice social, donc public, glam au possible au Slow Club (a magic moment !). Puis vient l'abandon, l'ascension d'une noirceur indissoluble et absolue.

 

Fenêtre sur cour : la suite bigarrée. Dès lors, Jeffrey est comme un enfant ayant ouvert la boîte de Pandore et se gardant bien de le faire savoir à son entourage, pour mieux s'y consacrer lui-même, s'y abîmer avec complaisance et envie. Ces déviances qu'il côtoie, Jeffrey les réfute devant Sandy : il ne lui évoque qu'une affaire terrible qui aurait l'impudence d'être ici, dans ce paradis vierge. Sandy retient Jeffrey dans le monde commun de la vertu, mais malgré ses efforts, elle voit comme son amant (ce degré de leur relation est lui-même nimbé dans le non-dit) est aspiré par le charme vénéneux, le désespoir éclatant de Dorothy. Ce chaos qui la dévore exerce la même attraction pour Frank, le bourreau, terrifiant Denis Hooper, avide de substance, détenant sous son emprise l'otage sensuelle pour reconstituer sur elle ses fantasmes morbides. Jeffrey lui-même est devenu objet soumis et inanimé, avant d'être ranimé par les désirs de Dorothy, lorsqu'il avait une dette envers elle : il l'a vue se perdre dans sa propre tragédie, il a vue son âme nue, et on ne peut pardonner à l'Autre d'avoir vu sans l'entraîner plus au fond avec soi.

 

 

 

 

 

Mais Jeffrey et Sandy se rassurent, échappent à ces bizarreries, même lorsque, pris dans leur engrenage, ils ont été amenés à les affronter. A cette fin, ils se sacrifient à des accès fantasques mais rassurants, se racontent des histoires enflammées de rouges-gorges. Encore une envolée naive tenue pour salvatrice. Ainsi, le film s'ouvre et se ferme sur des images de cartes postales idyllique. Mais il y a une tâche dans ce décors et les deux versants relèvent du fake patent. L'ironie est à l'oeuvre, la façade polie a été taillée en profondeur, les monstres ont surgis, la curiosité a ouvert la brèche aux échos profanes, salissant toute façade polie. Dans ces conditions, l'happy-end est un leurre scandaleux. Le rouge-gorge a attrapé ces cafards qui s'agitaient sur la détresse d'un membre sectionné, l'amour s'est hissé en vainqueur, dirait-on. Et dans cette imagerie d'Epinal, Dorothy cauchemarde, ou rêve, encore de Blue Velvet. Comme on ne se détache pas du Mal, mais qu'on garde ces forces obscures, secrètement en soi.

 

Lynch a pris un sujet docile et rayonnant pour le révéler dans ce qu'il avoir ou inspirer de plus décadent et vicieux. Le véritable comble de l'horreur du film est ressenti lorsque Jeffrey invoque l'aide d'un certain policier, et que la réalité devient pur cauchemar, car les semblants de repères que le jeune homme avait toujours connus sont ébranlés. La plèbe apparaît plus abusée encore, car quand tous croient vivre dans un monde de paix, ou ils sont à l'abri, protégés aussi par leur saine ignorance (les clichés US idéalistes seraient alors des leitmotivs trompant les désirs profonds), les esprits malsains dominent et tirent les ficelles alentours, jusque chez leurs références.

 

 



 
 

 

 

Blue Velvet pourrait s'appeler ''les comptines obscènes'' : il invite dans une zone d'ou on aperçoit le sublime et l'obséquieux sur un pied d'égalité. Tout est mythique dans Blue Velvet, conte de fées souillé ou les ondulations aguicheuses de la robe bleue de Dorothy flattent les sens autant que les simulacres dantesques du monstre grimaçant Ben, ce baron camé. Le film enivre tellement, qu'on peut sciemment outrepasser sa noirceur infinie pour se délecter d'un spectacle si délicieusement impur, si sublimement délétère.

 

Cet article a déjà été diffusé sur PS/SFG

Publié dans Lynch

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Mo5kau 27/05/2011 17:52



Un des mes préférés de Lynch. Grosse performance de Hooper, plus terrifiant que jamais.



voracinéphile 24/05/2011 07:08



Gros film, en effet. Bien résumé par ta critique, j'avais aussi senti dans l'oeuvre cette "corruption" progressive des personnages. Notamment lors de la séquence dans la penderie. D'abord du
voyeurisme, puis du voyeurisme pervers (Hopper malmenant la chanteuse), puis enfin le meurtre lors de ce final plutôt stressant. On penserait presque à un thriller Brian de Palma dans les débuts
du film. Et on dévie vers du jamais vu. Ce passe où Dean Stockwell chante en play back... Il m'a bien marqué... Un bon cru de ce cher Lynch.



videodrome 29/05/2011 16:28



Cette scène me fait penser à une invitation homosexuelle et on voit bien comme le psg d'Hooper est totalement morcellé devant celle-ci, comme si sa perversité trouvait ici ses seules
limites. 


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