LA VIE DES AUTRES ***
3sur5 Succès surprise en 2006, La Vie des Autres participe de la mouvance du cinéma
politique allemand apparu dans les années 2000 et porté par d'autres mastodontes comme La Chute ou Goodbye Lenin. Von Donnermack y ausculte l'échec du régime de
la RDA par le biais de l'effondrement brutal des certitudes d'un officier de la Stasi. Celui-ci est chargé d'écouter des intellectuels réfractaires au régime, mis sous surveillance accrue dans le
but de leur trouver des mobiles répréhensibles par la loi et l'idéologie. Mais l'homme est intrigué par ce couple et va étouffer les preuves saisies.
Premier motif de satisfaction, la mise en scène, sobre, attentive aux émotions des personnages et au service
exclusif de son sujet. La reconstitution historique est impeccable, sans être scolaire, mais le film est d'abord un exemple de cinéma idéaliste et humaniste. Dans la
réalité n'a été recensé aucun cas similaire à celui exposé dans le film ; un membre de la Stasi protégeant des adversaires de l'unité post-marxiste, c'est donc pure uchronie dans le sens ou la
fiction module les propriétés de l'Histoire. Soulignons cependant qu'aux yeux du Monde, le geste de l'espion reste inconnu. La Vie des Autres s'aliène presque un rôle d'exutoire citoyen en
fantasmant sur la bonté secrète d'Allemands de l'ombre ; cette perspective, bien qu'un peu romantique, a le mérite de rompre avec l'idée-piège et consensuelle du ''tous
pourris''.
C'est cependant là une limite du film ; ses bons sentiments balayent
tout. Et bien que l'ensemble soit peu manichéen, Von Donnermack dresse un portrait simpliste de certains personnages (le ministre de la Culture, sorte d'ogre soft archétypal – peu
convaincant, en tant qu'individu comme en temps qu'archétype justement), ou les dote d'une ambivalence trop tranchée et poussive. C'est le cas du personnage principal dont le revirement apparaît
comme une illumination quelque peu précipitée pour être crédible.
Mais l'originalité du parti-pris et le brio de la narration emportent l'adhésion. Malgré les réserves qu'on
peut émettre sur le fond, La Vie des Autres est captivant pour deux grandes raisons. La première, c'est sa peinture d'une oppression par les forces dominantes. Les allers-retours de la caméra
entre les ''deux camps'' instaurent un climat à la fois sensible et paranoiaque. La seconde, c'est les qualités indéniables de ce document d'une époque.Le dossier
est fourni et précieux, fruit de longs travaux d'investigations. C'est d'autant plus satisfaisant que La Vie des Autres reste, à ce jour, l'une des rares plongées dans la RDA aperçues au
cinéma.
Note globale : 70
Film allemand de Florian Henckel Von Donnermack (2006)
Avec Ulrich Muhe, Thomas Thieme, Martina Gedeck, Sebastian Koch
FAUSTO 5.0 ***
3sur5 Ca démarre très fort, les trois co-réalisateurs installant un monde proche du notre mais ou la réalité est sensiblement décalée
; c'est une sorte de monde parallèle dégradé ou les hommes n'ont guère de pudeur. Fausto 5.0, en adoptant les perceptions d'un personnage se sentant plongé dans un monde désincarné, absurde et
malsain, travaille par la même occasion la perception du spectateur. En ancrant son récit autour de repères connus tout en emmenant dans un monde onirique, le trio de réalisateurs offre un moyen
d'accroche et saura attirer à lui les plus réfractaires à ce genre d'atmosphères nébuleuses.
Pourquoi alors émettre des réserves pour ce qui semble constituer, aux yeux de ce Blog, un film de prédilection ? Parce que les promesses ne sont pas tenues et que l'oeuvre se mord la queue. D'un
côté, il y a la visite d'un futur proche vaguement décadent, avec ces manies de gentleman urbain et distant. Agréable immersion. Toutes proportions gardées, c'est esthétiquement presqu'aussi
déroutant qu'un Avalon. D'un autre, il y a comme une perte de souffle dans la seconde partie, pour ne pas dire un véritable bug.
Le pacte faustien a déjà été l'objet de nombreuses adaptations, comme La Beauté du Diable, film français des 50's par René Clément, une oeuvre survitaminée et profondément
audacieuse pour son époque. Sauf que Fausto 5.0, lui, tout plaisant qu'il est, n'est pas en avance sur son temps ; esthétiquement, c'est un trip façon MTV relevé par une verve auteurisante.
C'est là le problème ; voici un cauchemar chic et envoûtant, mais dont l'imaginaire, malgré quelques démonstrations surprenantes au départ, se trouve bientôt freiné par les clichés du délire
kafkaien et d'une certaine culture du glauque. Le trio d'auteurs dresse une caricature de la déchéance dans la seconde moitié du film, avec heavy-metal, baisodrome, happening SM et cynisme outré.
Et encore, de tout cela, c'est à peine si nous avons l'occasion d'y goûter, comme si l'éthique du personnage principal nous retenait toujours. En outre, la dimension philosophique du sujet est
traité avec une rigidité auteurisante qui confirme, par sa naiveté, les limites de ce pari.
Le film suit le schéma attendu sans réserver de surprises ; après l'ivresse de ce Dr très carré et conventionnel, adepte du risque zéro, ce dernier paye le prix de sa faute de jugement. L'homme
voit sa vie lui filer entre les doigts après s'être abandonné aux vices... Le film conserve un charme étrange jusqu'au-bout, qui tient autant à ses qualités plastiques qu'à ses acteurs, mais ce
n'est plus le même enthousiasme qui nous imprègne. Par ailleurs, en émaillant quelques bizarreries auxquelles il ne donnera pas de réponses, Fausto 5.0 perd définitivement toute crédibilité quand
à son propos de fond ; c'était juste un exercice de style et la vieille un bon vieux gimmick passé par là pour installer la couleur locale. On aura toutefois pu apprécier sa prestation évoquant
une certaine sirène des radiateurs d'Eraserhead.
La vraie force de l'oeuvre tient peut-être à ce qu'elle fait des interactions entre Faust et sa victime : un buddy-movie contraint et surnaturel. Ici le démon est un clown à l'américaine, un
lourdeau attachant pour le spectateur, d'autant plus inquiétant qu'il reste imprévisible et qu'on est amené à redouter à chaque seconde un brutal revirement de sa part, ou le début d'un abus de
pouvoir.
Note globale : 69
LA METHODE ***
3sur5 Une grande entreprise soumet sept candidats au même poste à une série de tests particulièrement pervers, issus de la méthode de recrutement "Gronholm". A quoi sont
prêts les finalistes pour atteindre leur but ? C'est l'occasion de mesurer leurs aptitudes et leur résistance émotionnelle face à des conflits particulièrement dérangeants, de trouver une place
par rapport au groupe. Ces rats de laboratoires doivent se donner, exhiber leurs limites et faire la preuve de leur potentiel. Dès lors, chacun analyse, jauge l'autre, évalue l'utilité et la
loyauté de ses concurrents dans tout un ensemble de contextes probables en général, quelquefois fantaisistes.
Adapté d'une pièce de théâtre, La Méthode propose donc ce jeu passionnant et impitoyable à sept candidats pris en otage par la cruauté d'un système. Le film est tout entier voué aux rapports de
force et si la mise en scène reste à hauteur des personnages, Marcelo Pineyro tire une grande intensité psychologique du concept, retravaillé pour le grand écran par un scénariste
d'Amenabar. Réduit à l'état de combattants et traités comme des fauves, les personnages subissent en quelque sorte la même épreuve que ceux de Battle Royale, à ceci près que ce n'est pas leur vie
qui dépend de l'issue des joutes, mais leur honneur.
On passera sur le commentaire très balourd concernant le capitalisme et la loi du marché. Car le message est clair : le capitalisme, cet ogre, emporte tout. Souvenons-nous plutôt d'un huis-clos
auscultant les rapports de groupe et la volonté de puissance des hommes. Cela dans un cadre a-priori bienveillant et civilisé. Bien joué !
Note globale : 68
Film espagnol de Marcelo Pineyro (2006)
Avec Eduardo Noriega, Najwa Nimri, Eduard Fernandez, Pablo Echarri
BLACK DEATH ***
3sur5 Auteur du curieux et inégal Creep, Christopher Smith mériterait bien un
César du Meilleur espoir pour la décennie à venir. Loin de là, son dernier film n'a pas eu les honneurs de la sortie en salle (en France du moins), mais se forge une réputation solide chez les
cinéphiles. Ils n'ont pas tort ; série B un peu cheap mais tranchante, Black Death est un âpre voyage au bout de l'enfer dans un contexte médiéval. Dans le registre, on a vu mieux,
inévitablement, mais ce film sera au moins un bel ersatz.
Dans un premier temps, Black Death s'inscrit expressément sur le terrain du bis de prestige (grandiloquence assumée
et beauté plastique incontestable), se rangeant ainsi parmi les déshérités dont on comprend mal l'injustice d'une sortie en direct-to-video sur le timide sol national (ou justement, qu'on
comprend trop bien, et c'est à vomir la rigidité française).
Black Death brasse de multiples influences ; Christopher Smith a manifestement vu Aguirre ou
Valhalla Rising et les avait en tête pour le second tiers de son métrage. Son oeuvre est alors évidemment moins intense que ces deux modèles, mais on y retrouve ces hommes
déchaînant leur fureur sous le prétexte d'un idéal, et qui, par convoitise (mais elle est davantage ''idéologique'' ici), court à leur perte.
Sur ce quatrième essai, Smith évite toute forme d'excès gratuits et racoleurs, même lors des batailles armées,
préférant adopter un ton réaliste. Le parti-pris est surprenant, surtout lorsqu'on réalise que Black Death donne dans l'existentialisme anachronique, un peu à la façon de Ridley Scott (même si
Black Death supportera évidemment avec difficulté la comparaison). Le spectateur s'attache aisément à ces personnages pétris de valeurs et tiraillés entre leurs devoirs et leur soif de liberté,
pour ne pas dire leur volonté de puissance. C'est notamment le cas du jeune moine, dont les convictions et sentiments sont testés sans relâche.
La critique de la religion, la façon dont on se l'approprie et détourne ses commandements, apparaît un peu éculée et
peu convaincante pendant l'ensemble du métrage, gagne une nouvelle dimension lors du passionnant dernier tiers ou les personnages sont amenés à repousser les limites de leur conscience, et de
leur confiance en leur foi. Deux fanatismes s'affrontent ; l'un gagne la mort et la souffrance à réclamer martyr et héroisme ; l'autre perd toute son intégrité par sa démonstration d'intolérance.
L'utopie agnostique use de méthodes tout aussi brutales que ceux qu'elle vilipende, ce qui enraye totalement son discours progressiste. Au final, cette épreuve révèle l'impossibilité du compromis
dans un contexte de crasse, de violence et d'obscurantisme, mais aussi dans les situations ou un idéal de civilisation trop abstrait a pris la pas sur les désirs des hommes. Black Death donne le
sentiment de se développer comme une dissertation ; malgré quelques arguments scolaires, la copie est bonne, parce que les conclusions tirées sont hautement réfléchies. Alors soudain le film
s'arrête trop vite, et surtout, s'achève quand c'était un autre qui semblait démarrer.
Note globale : 66
Film allemand (cinéaste UK) de Christopher Smith (2011)
>> Lire la chronique beaucoup plus ouvertement
enthousiaste de Voracinéphile (JamesLuctor)
ENTRE LES MURS
***
3sur5 Sortie à une époque ou le débat
autour de l'éducation nationale et de sa présupposée décrépitude battait son plein, et alors que l'ère de la sanction rendait nostalgiques de nombreux de nos concitoyens, la Palme d'Or 2008 a été
quelque peu dépassée par son succès ; son sujet a finalement écrasé le film lui-même, au point qu'Entre les Murs est de ces films sur lesquels tout le monde a un avis alors même que beaucoup ne
se sont pas souciés de l'avoir vu.
Entre les Murs est un travail d'anthropologie d'une
débandabe, d'une classe de collégiens ordinaires, ou règne l'anti-intellectualisme, les opinions préfabriquées et le dédain de la différence alors même qu'on réclame le respect au nom de
celle-ci. Une classe normale d'aujourd'hui, une jungle ou chacun aimerait affirmer son identité mais se soumet à une forme d'uniformité rassurante.
Dans son approche, Cantet opte pour un didactisme citoyen ;
chaque élément d'un panel représentatif défile, chaque partie a son temps de parole. Ce déroulé quelque peu schématique ne gêne pas, au contraire, parce qu'il fait d'Entre les murs un état des
lieux lucide, apporte une vision globale à son sujet. En explorant à fond les éléments du débat qu'il met activement en relief, Entre les Murs passionne.
L'immersion est réaliste, donc prévisible, pourtant le film
fonctionne parce qu'il fait écho à ce que chacun a pu connaître. A ceux-là, c'est-à-dire à peu près à tout le monde, il propose de remettre les choses à plat. On retrouve bien ce goût de l'étude
sociale à la neutralité militante chère à Laurent Cantet (L'Emploi du Temps), qui a toujours réfuté les jugements et les conclusions hâtives pour peser la réalité sans imposer un
point de vue définitif. C'est ce qui rendait Vers le Sud assez inconséquent à terme ; ici, le film concentre toute la matière à débattre en écartant les graisses idéalistes. On
peut dire que Laurent Cantet a monté un dossier, ni défenseur ni accusateur, en se contentant de le remettre à un public désormais armé et averti. Et qui surtout ne pourra plus faire semblant
d'être désinformé.
On pourra accuser le film de chercher le consensus, mais il
a le mérite d'éviter les jugements à l'emporte-pièce, tout esprit partisan et toutes caricatures faciles. Entre les murs n'apporte pas de réponses (quel écueil – et surtout quelle prétention
aberrante ç'aurait été- !) mais n'a pas peur de la complexité ; c'est déjà suffisamment édifiant pour le cinéma social français.
Note globale : 66
Film français de Laurent Cantet
xx
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