AGUIRRE, LA COLERE DE DIEU ****

Publié le par Videodrome

4sur5  Reportage sans effets spéciaux d'une traversée du Styx, Aguirre s'inspire du journal d'un moine, Gaspar de Carnajal, dont le nom est authentique mais qui relatait une toute autre expédition que celle menée par Lope de Aguirre, personnage arrogant et monstrueux dont les prodigieuses ambitions le menère à la tragédie. Tourné dans des décors naturels au Pérou, le film fut une épreuve pour son équipe qui vécu concrètement, à travers les montagnes et les rapides, les conditions des protagonistes de fiction. Ce monument cinéphile a moins marqué les esprits par l'audace assez folle d'Herzog ou sa mise en scène improvisée [et surtout pas pour sa reconstitution historique (fidèle dans la forme mais biaisée par rapport aux faits)], que pour l'incarnation totale du péché d'orgueil par Klaux Kinski.  Pour anecdote, il s'agit de sa première collaboration avec Herzog ; la légende s'emparera des travaux de ce tandem aux relations basées sur l'excès et la violence.

Il y a de ces hommes qui, même lorsque tout est perdu ou maudit autour d'eux, attirent encore leur auditoire jusqu'à le confondre dans leur propre folie. Klaus Kinski est Aguirre, créature titubante pénétrée par une transe permanente ; il a l'allure hors-norme, le verbe rare mais haut, la flamme des leaders. Dans un contexte sauvage, les codes et les instructions de la civilisation ne font pas de vieux os ; alors lorsqu'un homme charismatique et avide prône l'insurrection et vise la gloire, les autres sont gagnés par l'envie et prêts à sacrifier la raison pour cette providence pourtant si lointaine. 

La Créature est stratège, fait élire pour chef officiel un quidam sans envergure, estimant vraisemblablement que celui-ci n'aura jamais les ressources suffisantes pour entraver ses plans, tout en portant les responsabilités fonctionnelles. Et alors qu'en cultivant les appétits destructeurs, il flirte avec l'implosion du groupe, Aguirre maintient encore l'unité en exhibant sa foi absolue et invoquant le grandiose de cette expédition. Si les dictateurs durent, au moins dans l'esprit du peuple, c'est parce qu'ils incarnent l'arrogance d'une nation ; ou bien une utopie. Ils rassemblent les hommes, les consacrent égaux derrière leur combat, le rêve commun de leurs fanatiques. C'est l'occasion pour les braves de créer un Etat à eux, comme s'ils étaient à même de créer un Nouveau Monde ; d'ailleurs, ils s'en sentent soudain les forces. L'entreprise est insensée, donc séduisante, et puis il y a ce sentiment de participer à l'édification d'un modèle pour les générations futures qui pourquoi pas, illuminerait les pages de l'Histoire.

Aguirre est l'une des descriptions les plus achevées de l'échec d'une illusion de toute-puissance. L'entreprise homérique des conquistadors rebelles est un fiasco sans appel. Si le geste est infiniment beau et attractif, l'héroisme est vain. Il n'y a, au bout des souffrances, que le néant pour seule récompense et le déni pour seul recours aux héros déchus. Irréversible, la chute n'en est que plus amère. Tragédie complète et descente aux Enfers parfois hypnotique (Herzog matérialise le temps suspendu), Aguirre met en scène un prototype sublime de ces fous qui, trahissant Dieu et la Nature, peuvent aussi bien permettre un bond à la Civilisation que la précipiter face à ses limites. 

 

Note globale : 84

 

Film Allemand de Werner Herog (1972)

Avec Klaus Kinski, Ruy Guerra, Helena Rojo

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Publié dans Classiques du 7e Art

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C
<br /> <br /> Un très grand film... dans mon souvenir, car je l'ai vu il y a bien longtemps. C'est marrant, parce que j'y pensais justement il y a peu... en voyant The Mosquito Coast !!!<br /> <br /> <br /> <br />
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V
<br /> <br /> Vraiment, magnifique commentaire (on retrouve presque dans le style d'écriture l'ambiance du film d'Herzog). Et très intéressant parallèle sur les dictateurs et Aguirre, condamné au final à<br /> commander un empire de la taille de son radeau et à gouverner une tribue de singes tournant autour de lui. Un récit fantastique, réalisé avec peu de moyen, et qui transcende ses airs de récits<br /> historiques par une ambiance hallucinante. Un monument.<br /> <br /> <br /> <br />
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