SAGA SCREAM
SCREAM*** (8/10 = 81) [USA]
4sur5 Farce ludique et macabre, à la fois caustique et férocement angoissante, Scream provoquera la renaissance du slasher dans les 90's. Après Freddy sort de la Nuit (septième et meilleur opus de la saga mettant en scène Freddy Krueger), Wes Craven poursuit dans la voie de la théorie animée du cinéma d'horreur. Lorsqu'il reprenait son croquemitaine en mains, c'était, outre dans l'intention de régler ses comptes avec ceux qui avait affadi son personnage-culte, pour disserter autour du rapport de l'auteur à sa création et plus encore de celui de la créature à sa mythologie. Scream quand à lui reprend les codes du slasher afin de torpiller le genre et en formuler un pastiche flamboyant. Invoquant ses classiques, l'oeuvre entend leur rendre hommage en même temps qu'elle ridiculise leur descendance bâtarde, dévoilant les coulisses et donc les artifices de toute une branche du cinéma d'horreur. Comme tous les films de genres adoptant une dimension auto-réflexive, Scream est également le paroxysme stylistique de celui-ci.
Exhibant les règles du slasher pour les adopter non sans quelques torsions, le film surprend sans cesse par ses suggestions et ses retournements abondants, ne cessant de baloter le spectateur d'un doute à l'autre, suscitant toujours plus d'envie et de suspense. La mise en scène est probablement la plus délicate et aboutie vue dans un slasher-movie depuis Halloween ; Craven (dont les cinéphiles retiendront le brillant -et pour eux, sans doute hilarant- caméo) sait parfaitement comment faire grimper l'horreur, même lorsqu'il ne s'agit que de simuler ou de dénaturer les effets. L'un de ses coups de force est aussi l'élaboration de Ghostface, meurtrier loin d'être invincible, peinant le plus souvent à arriver ses fins, se vautrant parfois dans une bouffonnerie involontaire (il se prend des coups, rate sa cible, chute à plusieurs reprises) ; curieusement, cet aspect ne fait que le rendre d'autant plus terrifiant. Scream est la démonstration que grand-guignol et crédibilité peuvent s'épouser pour le meilleur des résultats. Scream marque aussi un retournement de situation intéressant ; les jeunes héros ne sont plus simple chaire offerte à un tueur masqué, ce sont devenus les stars du film et les repères du spectateur. D'ailleurs, l'épaisseur accordée aux personnages leur confère une humanité qui nuance brillamment la simple qualité de ''farce métaphysique'' du film ; parfaitement incarné, celui-ci gagne en substance et dépasse le stade du pensum agressif et haut-en-couleur.
Par son approche distanciée, Scream, énorme succès financier et culturel (jusqu'à inspirer quelques esprits fragiles du monde réel, à l'instar de films comme Tueurs Nés - suscitant dès lors des débats parfois simplistes au sujet de la violence extrême au cinéma), sera accusé d'avoir mis un terme, ou tout au moins accéléré, la déchéance du cinéma horrifique. Ses détracteurs considèrent qu'il a vidé de sa substance le slasher ; or peut-on entamer le potentiel exemplaire de platitude d'un genre aussi pauvre et rigide que le slasher ? Il est certain en revanche que la bonne réception, critique et publique, du cynisme de Scream ouvrira la voie à une déférlante de films horrifiques aseptisés et sans envergures pour un public adolescent massif et peu averti. Toujours est-il que le second degré adopté par Scream n'est jamais dégoulinant (rien à voir avec les Destination Finale chez qui chaque joke est ostentatoire) et que la mise en abyme demeure suffisamment intériorisée pour éviter la démonstration abusive et assurer le spectacle sans entraves. Et le spectacle est sublime ; Scream, c'est le plaisir coupable subjugué, le teen-movie élevé au rang d'entertainment sophistiqué.
SCREAM 2*** (8-/10 = 76) [USA]
4sur5 Tourné très rapidement après Scream et ses performances démentielles au box-office, ce second volet ne se déroule pas dans la petite ville de Woodsboro, mais dans une université, ou Sidney (l'heroine) suit des cours d'arts dramatiques. Scream 2 démarre très fort et entérine le principe de mise en abyme devenu cher à Craven depuis Freddy 7. Il installe le spectateur dans une salle de cinéma ou est diffusée l'adaptation du massacre produit dans le premier Scream, poussant donc à son paroxysme la notion de fiction dans la fiction. C'est aussi l'occasion pour Craven d'adresser un clin-d'oeil mesquin à une certaine ''culture'' répandue dans la jeunesse de l'époque (fin des 90's) et à l'inconséquence des ''fans'' en général, puisque la salle est submergée d'ados attardés adoptant pour l'occasion le masque du tueur (face à un engouement aussi malsain, la montée sur l'estrade offre une vision saisissante et suggère une réalité... glaçante). Par ailleurs, le réalisateur, pour une fois cinéaste (ça ne durera pas), esquinte l'idée que le cinéma d'horreur soit un facteur déterminant chez les ''cinéphiles-meurtriers'' passant à l'acte (sans chercher à nourrir d'autre explication) ; on ne saurait lui donner tort de chercher à couvrir ainsi, avec légèreté qui plus est, ses arrières.
Scream 2 est marqué par une auto-dérision accrue, mais n'en demeure pas moins un exercice de style consciencieux et pleinement abouti, par sa réflexion comme par ses morceaux de bravoures et son atmosphère générale (c'est sur ce dernier aspect que Craven s'est souvent rattrapé ; ici, il est mieux de sa forme à tous les niveaux). L'intrigue est solide(de nouveau – et c'est tout simplement du jamais vu pour un slasher), quoique certains ressorts tiennent, déjà, de l'auto-plagiat (le schéma autour du faux coupable, les doutes à propos du petit ami, certains bonheurs dans leurs malheurs pour quelques personnages-clés, puis bien sûr le gimmick de la gifle à la journaliste). Pour autant, le film est rempli de surprises (le scénario n'épargne pas les protagonistes majeurs – malgré déjà, sans doute, le projet d'un troisième Scream), ses personnages gagnent en profondeur (notamment le flic et la journaliste) ; l'esprit ''fanboys'' qui restreindra l'intérêt des deux volets présents n'est pas encore la raison d'être de la franchise. Les révélations finales (très surprenantes) constituent l'occasion d'un commentaire sur le cinéma d'horreur, sur ses mécanismes bien sûr mais aussi sur l'impact dans l'inconscient collectif de celui-ci, consacrent en beauté l'homme qui est devenu, en trois films, un faiseur et théoricien du cinéma à la fois. Qui l'eût cru en regardant les charmantes mais bien futiles Griffes de la Nuit ?
Ainsi, Scream 2 enfonce le clou et réinvente le slasher, qui en avait bien sévèrement besoin tant le domaine était devenu obsolète. Et dans le néo-slasher, c'est le tueur qui change de film en film, tandis que les héros restent (pour l'essentiel) ; ce tueur ayant toujours la même identité ou apparence de films en films, ses propriétés interchangeables en font en lui-même une réponse ironique aux abus de simplismes du slasher-movie. Cette dérision sera confondue par de nombreuses œuvres postérieures du même courant, comme Destination finale, qui se contenteront, surtout dans le cas de la saga pré-citée, d'aligner les poncifs avec des effets redoutables, mais dans une atmosphère totalement aseptisée, voir désincarnée, ou la caractérisation s'efface derrière l'impératif gore (alors même que DF est peu spectaculaire à ce niveau). A la nonchalance des films de Craven, on substituera l'inertie ; en outre, il n'y aura plus aucun travail de suspense alors que, si la franchise Scream ne provoque guère la terreur, ses deux premiers opus demeurent des films extrêmement tendus. Certaines séquences dans Scream 2 sont assez remarquables de ce point de vue, comme la poursuite avec Gale Weathers (la journaliste), le meurtre de Sarah Michelle Gellar (dont la prestation fera taire les détracteurs de miss Buffy) ou cette scène ou l'héroine se retrouve bloquée dans une voiture avec le tueur inconscient.
Le discours de certains protagonistes sur la piètre qualité des suites au cinéma se voit torpillé de l'intérieur (un comble), ce Scream 2 se révélant largement à la hauteur de son prédécesseur. Au final, nous avons à faire à deux slashers brillants, des modèles du genre (alors même qu'il le remette en question), à mille lieux des Freddy ou Vendredi 13 ; Scream se consacre ainsi comme la meilleure saga dans le domaine depuis Halloween.
SCREAM 3 ** (5/10=52)
2sur5 Si les Scream sont plus films à supense que films d'horreur, Scream 3 est plus pantalonnade que vecteur de stress. Dès le début, Craven explicite son intention d'apporter un point final à la ''légende'' Scream, formatée par les fans et l'opinion et qui venait de restaurer la mode de l'horreur à Hollywood, mais pas de la façon espérée. Le réalisateur poursuit donc sa route vers le méta-film total : le pitsch s'articule maintenant autour d'un tueur reproduisant le scénario de Stab 3, l'ultime opus adapté des événements de Woodsboro et actuellement en tournage. Craven étend sa démonstration en intégrant un film dans le film et mettant les personnages de Scream, tous devenus des héros de la scène médiatique ou culturelle hollywoodienne, face à leur double de fiction. Par ailleurs, il fait allusion, dans des échanges rapides, aux débats autour des dérives produites dans la réalité par de jeunes attardés ou déséquilibrés adeptes entre autres choses du cinéma horrifique et plus particulièrement des slashers.
A mesure que le film avance, Scream 3 apparaît comme une entreprise d'auto-sabordage ; la dernière demie-heure est jonchée d'apparitions ridicules de la part du tueur, de carnages poussifs et ratés dans tous les sens du terme. Les héroines féminines y sont transformées en scream-queens idiotes pour l'occasion : what a joke ! La farce ''(auto-)critique'' vire à l'excès et par conséquent, à la complaisance. Par exemple, le film est censé jouer de son absences de surprises ; mais à quoi bon, quel supplément d'âme pour un film prévisible pour de rire par rapport à un film prévisible sans le faire exprès ? Quelle est la valeur de ce dénigrement de l'industrie hollywoodienne, surtout si l'argument est ressassé pour justifier une démarche de copycat (parodique certes, mais copycat de toutes façons) ?
Craven intègre des éléments ou gimmicks trop ostensiblement typiques des nanars du genre, comme les hallucinations grand-guignoles, ou le happy-end suspendu parfaitement bidon ; c'est peut-être du second degré, mais quel intérêt ? A ce point de cynisme, Scream perd de son efficacité en même temps que de cette fausse candeur qui rendait le spectacle si plaisant autrefois ; trop mûrs peut-être désormais, les procédés de la franchise Scream avancent vers la déchéance.
Au-delà de toutes les considérations très théoriques et théorisantes autour de ce Scream 3, il y a une évidence aux effets un peu plus frustrants encore : Scream 3 est un spectacle excessivement ordinaire. Alors que les deux premiers offraient une séquence d'ouverture à la fois hyper-réaliste, grand-guignolesque et stylisée au possible, pas d'introduction aussi formellement marquante cette fois-ci, sinon par l'annonce d'un tournant dans la distribution. Et puis, ce Scream 3, c'est l'opus du « plus de règles », quand le tueur suivait des commandements bien précis précédemment. Tout est permis, absolument tout le monde peut être coupable ou victime, même les protagonistes capitaux comme Sidney ou la journaliste. Pourquoi alors le film est-il relativement mou, pourquoi Craven est-il si timide ; anticipait-il déjà secrètement un nouvel épilogue ?
Même s'il réserve de bons moments (dont le message post-mortem d'un personnage des premiers volets), Scream 3 souffre de la désinvolture de Craven, posture délibérée mais laissant peu de place à l'investissement et à la nouveauté. Il y a peu de séquences fortes ou mémorables, le comique est las et l'ironie sursignifiante, le scénario est sans audace : en somme, Craven s'amuse à plus ou moins répéter ce qui a déjà été éprouvé, le traduisant dans une forme plus mainstream encore. On éprouve guère plus de tension ni de frissons ; juste, parfois, un vague plaisir qui tient aux retrouvailles avec les figures connues les plus croustillantes et dont les quelques progrès sentimentaux ou physiologiques raviront les spectateurs déjà rodés. C'est à double-tranchant : tout est si gonflé à bloc que lorsque la caractérisation atteint un point-limite, le résultat est caustique et agréablement surprenant (le cynisme de Gale Weathers est si poussé que lors d'une séance ou elle s'adresse à de jeunes journalistes, Craven se découvre des aptitudes à mettre en scène une ironie toute burtonienne, ce qui est pour le moins incongru de sa part).
SCREAM 4** (5/10=52)
2sur5 Déjà considéré par la majorité comme la meilleure suite de Scream, ce quatrième épisode évite soigneusement le tour de piste anachronique pour imposer un vrai renouveau à sa franchise. Plus bruyant, direct et tapageur, Scream 4 tourne en dérision la génération Facebook et abuse des nouvelles technologies. A l'heure ou les geeks ont pris le pas sur les cinéphiles purs, le public, blasé, réclame de "l'extrême", alors Ghostface est plus bourrin.
Craven réitère dans l'optique du ''méta-film'', parvenant en ce sens à un coup-d'éclat avec la médiocrité simulée d'une intro ''Stab'' (les adaptations ciné des faits de Woodsboro dans la fiction) d'une dizaine de minutes ou plusieurs films dans le film s'enchâssent ; ce prologue prend la forme d'une pure série B contemporaine sans caractère, se contentant de remplir son cahier des charges dégoulinant et ou la chaire offerte est exaspérante et insipide. Au passage, Craven vilipende la pauvreté du cinéma horrifique des 2000's (Saw est directement cité).
Malheureusement, le ton ne sera pas tellement plus ambitieux pendant l'essentiel du métrage que pour les modèles pris en flagrant délit de raccourcis nanardesques. Pastiche de banale enquête sur un psycho-killer, Scream 4 ne s'attache à aucun personnage et fait se succéder une foule d'individus sans charisme et sans histoire. Le style est un peu pataud, un peu empressé et le récit, bavard, est pollué par une avalanche de micro-gags simplets niveau sitcom. Aussi, après une demie-heure de légèreté totale, c'est avec bienveillance qu'on retrouve des cinéphiles azimutés, alors que les pouffes étaient un peu trop de la partie (elles diluaient notoirement le plaisir de retrouver les trois protagonistes principaux, assez effacés).
Scream 4 est une farce totale recyclant les principes de mise en abyme des précédents opus pour les pousser au bout du bout de leur logique. L'objectif de Craven est clair : il opère un suicide ''moral'' auto proclamé et autoprogrammé et qui n'a de fait pour seule proposition que son cynisme à tout crins. Le film assume le parti-pris de la comédie pop-corn au cynisme transparent. Ce n'est pas traître, mais c'est un peu mesquin à force. Wes Craven pourrait, au moins un peu, faire semblant de nous mentir ; son défouloir n'en serait que plus convaincant, et la connivence du spectateur un peu plus libre et spontanée. Parce que pour ces raisons, ce n'est plus qu'une pantalonnade sans mystère, une sequel agaçante à force de n'exister que par le simulacre et le détournement d'auto-citation. Il semblerait que la saga devrait se prolonger pour que se forme une nouvelle trilogie : ou quand l'autodérision est la meilleure des couvertures...
Globalement, le film n'est pas mauvais et en tranchant pour le comique, il est plutôt bon sur ce terrain. Mais lorsque la tension devrait être à sa comble, on y croit pas vraiment ; néanmoins, Scream 4 se bonifie au fur et à mesure pour culminer lors d'un final qui enfin, retrouve les faveurs du spectateur qui espérait quelques audaces. A ce moment, Craven sait remettre en jeu ce qui compte réellement, c'est-à-dire la vie d'individus que nous apprécions, ne serait-ce que par la force des visions. Et si le dénouement et son épilogue n'impressionnent pas autant que ceux des premiers Scream, le nihilisme grand-guignol des tueurs démasqués parvient à élargir la réflexion du cinéaste. Il s'en est donc fallu de peu pour que Scream 4 ne soit en rien notable ; c'est néanmoins, comme Scream 3, un film anodin qu'on aura tôt fait d'oublier.