LE PROMENEUR DU CHAMP DE MARS **
2sur5 C'est peut-être le terrain sur lequel le cinéma français est le plus en retard par rapport au modèle américain ; l'incarnation sur grand écran des figures phares de notre culture directe. Si l'Histoire, celle immuable et assimilée, antérieure à la Libération, a droit de cité, les références sociales contemporaines ont longtemps été ignorées, contribuant ainsi à faire du cinéma français un art de l'esquive des réalités ; les drames bourgeois et les grasses comédies se partagent le monopole, ça n'est pas un secret. Aussi, explorer les derniers mois d'un personnage ayant incarné un idéal pour une partie du peuple de France, c'était, surtout en 2005, une vraie proposition.
Le Promeneur du Champ-de-Mars est donc le récit du déclin physiologique de Mitterand, vu par le prisme d'un jeune journaliste contribuant à rédiger ses mémoires. Le film retrace l'agonie du Président au terme de ses deux mandats et fait porter à son personnage l'agonie d'un monde et d'une certaine idée de la Gauche (quoiqu'il soit infiniment plus timoré sur la seconde option). Idéologiquement parlant, pas de parti-pris, Mitterand est à l'heure ou les illusions se sont évaporées, son regard sur l'avenir est pessimiste et tout à fait conservateur (pour certains, ce ne sera pas une surprise). Guédigian filme la marche funèbre d'un héros et c'est là que se pose le problème : ce n'est pas un film, c'est un sanctuaire. Quiconque n'est pas socialiste de toute son âme, ou plus simplement acquis d'avance, peinera à accorder le moindre crédit à cette aventure mortifère consacrant Mitterand comme un être hors-norme. Le film prend clairement en otage, Guédigian prétend à la tragédie minimaliste, mais pour arracher à son dessein, il aurait mieux fait de s'appliquer un peu plus de charmes et d'audaces, car son travail de cinéaste est transparent.
Sa sobriété excessive apporte au film un charme désuet, mais suscite aussi l'agacement. Extrêmement froid et rigoureux narrativement, Le Promeneur du Champ de Mars prétend à la distance, or il en est loin. Guédigian exhibe de façon gênante son admiration béate pour ce Mitterand humainement idéalisé, reconstituant une véritable figurine animée pour fanboys. Guédigian cherche à cultiver l'empathie pour ce vieil homme taciturne mais lucide ; l'arnaque est patente, c'est un Hannibal Lecter inoffensif en mode chef d'Etat qui nous est servi. Aux questions du journaliste, il répond toujours à côté. Le vieux sage préfère dispenser sa leçon de vie et ses points de vues. C'est comme si Guédigian acceptait de s'incliner devant le mythe, se refusant à l'écorcher, quitte à balayer les évidences. Il ne faut pas lui reprocher ses manigances, il ne faut pas évoquer son passé ; c'est si impudent, et puis c'est un Grand. Bref, ne le bousculons pas et buvons sa parole, définitive et précieuse, comme chacun sait. La posture est déconcertante.
Cet idéalisme forcené cherche sans cesse à trouver écho, à susciter l'empathie. Le film y parvient à moitié, grâce à la performance de Michel Bouquet. Mais si celui-ci compose son personnage avec majesté, il dessert presque le film en même temps qu'il le sauve. Le Promeneur du Champ-de-Mars, en tant que reconstitution, est certes calibré, propre sur lui à la façon d'une fiction TV pour seniors, mais c'est un échec flagrant sur le plan des idées et même sur celui du politique, pour lequel est délivré un commentaire négatif cynique des plus poussifs (''après moi il n'y aura que des technocrates'' : what a joke !). Le regard sur l'histoire est superficiel et se cantonne à la grandiloquence de celui qui s'y inscrit. L'intérêt de l'oeuvre réside bien dans cette étude du crépuscule d'une divinité. Il faut le prendre ainsi pour apprécier le film ; nous assistons à la décomposition d'un héros déjà déchu officieusement depuis longtemps, mais dont l'emprunte continue d'imprégner, quoique fébrilement, le Monde. Pour en découvrir davantage sur le cas Mitterand, pour cerner le personnage, pour apercevoir une vision globale de ''sa vie, son oeuvre'', adressez-vous ailleurs. Pour le reste, le film est boursouflé comme pas permis et la vie privée du journaliste est sans intérêt, surtout que le personnage apparaît comme un beau benêt.
Note globale : 54
Film français de Robert Guédigian (2005)
Notoriété>600 sur IMDB ; 700 sur allociné
Votes public>69 sur IMDB ; 57 sur allociné (France)
Critiques presse>69 sur allociné (France)
Moyenne globale = 67