SEANCES EXPRESS n°1
Cette première vague traite de 8 films, classés -comme toujours- par ordre de préférence : L'Enigme de Kaspar Hauser ; Bug (de Friedkin) ; Serpico ; Chinatown ; Oui, mais ; La Chute du Faucon Noir ; A bout portant ; Shuttle
L'ENIGME DE KASPAR HAUSER ***
3sur5 C'est, comme souvent, une énigme authentique et historique que Werner Herzog traite dans son film, l'un de ses premiers longs-métrages. Kaspar Hauser fut tiré vers l'âge de seize ans de l'obscurité absolue d'une cave ou le jeune homme appréhenda ses premières sensations. Le personnage incarnait ainsi le stade primaire de toute humanité ; on peut affirmer qu'en quelque sorte, il était une sorte d'anachronisme de l'évolution. Pour son film, Herzog se détourne de la réalité du fait divers et se désintéresse de la genèse de cette condition (on saura cependant, quoiqu'assez vaguement, pourquoi l'homme a grandi enfermé, mais pas par qui) qui pourtant alimenta une foule de fantasmes. Il livre une oeuvre émouvante et emprunte de poésie bucolique, malgré les quelques longueurs de la première partie (lorsque Kaspar, l'être ''minimal'', entame malgré lui sa renaissance) et un relatif manque d'imagination dans son approche.
D'emblée, Herzog évite un écueil élémentaire : il ne fait pas l'éloge du repli sauvage, n'associe pas Kaspar à la pureté ou la vertue [d'ailleurs, à une nuance près, ce n'est pas un individu issu de l'état de nature, mais de celui de la claustration - dans les deux cas, il y a bien absence de lien aux structures et aux schémas de pensées de l'Homme]. Le cinéaste-documentariste préfère envisager Kaspar Hauser comme un sujet d'étude et d'expérimentations. Comment appréhendes-t-on le monde quand on a connu que le Néant ? Herzog y voit une façon de proposer de redécouvrir ce monde d'un oeil neuf, et saisit ainsi l'occasion de mesurer le cynisme et la méchanceté inhérente aux frustrations de l'homme contemporain, mais aussi à sa gêne devant le spectacle que constitue Kaspar. C'est que, jusque pour le public face à l'écran, une telle vision partage entre une curiosité sans doute teintée de voyeurisme attendri et une profonde répulsion, car c'est la démonstration de ce que serait tout être sans la moindre ouverture à la civilisation.
Cependant Herzog dresse le portrait de ''son'' Kaspar Hauser avec sobriété et humilité, n'accordant que peu de place à la mise en scène du dégoût ou du rejet. S'il passe un peu outre l'avènement d'une vie affective pour Kaspar, il le montre s'épanouissant dans sa quête du Beau et de la connaissance. Néanmoins, Kaspar est malheureux parmi les Hommes (il s'adapte à leur rigidité mais ne reste que pour quelques nouveaux repères qui l'enchante - comme le piano) et meurtri d'y être promu en singe savant. Soumis aux spéculations hasardeuses et fantasques, aux ambitieux sans scrupules scrupules et aux esprits normatifs étriqués, Kaspar découvre la cruauté et l'avidité du monde et de ses animaux sociaux. Par son absence de préjugés, il est sceptique devant les certitudes de ces derniers (à l'instar d'Aguirre, il s'agit pour Herzog de placer la déraison au coeur même des fondements et des motivations de l'Homme). Le réalisateur en profite pour le faire se heurter à la religion, comme si elle montrait les limites des aptitudes de l'Homme. Si Herzog apparait agnostique, il ne manquera pas non plus de faire de son héros un martyr de l'intolérance, ce qui participera peut-être au couronnement du film par le Jury Oecuménique cannois.
Note globale : 71
Film allemand de Werner Herzog
Votes public>80 sur IMDB ; 79 sur allocine
BUG/FRIEDKIN ***
3sur5 Entre drame sentimental et thriller claustrophobique, cette étude de la paranoia irrationnelle et de l'amour fusionnel, voir ''cannibale'' est sans doute le plus film le plus étonnant de son auteur. Il y arbore une radicalité rare, qui fait plaisir à voir surtout émanant d'un cinéaste confirmé.
Malgré une certaine sécheresse dans la mise en scène, l'oeuvre, adaptée d'une pièce de théâtre, s'avère presque obsédante par sa liberté de ton et le jusqu'au-boutisme de sa caractérisation des effets dévastateurs de la solitude, physique pour Agnès et morale pour son nouvel ami. On découvre ainsi, au début du film, Agnès vivant recluse dans un motel miteux, à la fois pour se cacher de son ex-mari et parce qu'elle n'assume pas sa vie et les trop lourds évènements éprouvés ; quand à Peter, il est lui-même resté bloqué à un stade de sa pensée et plutôt que de persévérer dans l'existence, il préfère, presque par automatisme, accumuler les conclusions autour d'un même sujet fantaisiste (un complot gouvernemental le visant et utilisant des insectes agressifs - inspiration de Burroughs ?), basé sur une réalité connue et valide (l'expérience de la guerre).
Le film tout entier est une logorhée autour des délires de ses personnages, vers lesquels il opère une montée graduelle. Les névroses de l'une s'exacerbent et se plient aux exigences schizophréniques de l'autre, les deux êtres via leur pacte inconscient explosent toute rationalité, coupant bientôt les liens au réel. Avec une ironie acide, Bug glisse vers la fantasmagorie légère, en sacrifiant le regard du cinéaste au point de vue dysmorphié et malade de ses personnages. A la fois trivial et torturé, ce film coup-de-poing laisse perplexe et enthousiaste, s'il est parvenu à ne pas rebuter par son absence de distance devant les dérives psychologiques à l'oeuvre. Une vraie curiosité.
Note globale : 68
Film USA de William Friedkin (2007)
Avec Ashley Judd, Michael Shannon
Critiques presse>USA : 62 (metacritic) ; France : 73 (allocine)
Votes public>60 sur IMDB ; USA : 47 (metacritic) ; France : 55 (allocine)
SERPICO **
3sur5 Avec Serpico, Sidney Lumet, auteur de Douze hommes en colère, se consacrait redresseur de torts du système américain. Le style est sobre et direct, la technique perfectible, le propos rigoureux. On retrouve ce goût pour une certaine complexité contrebalancée par une naiveté presque angélique.
Basé sur une histoire vraie, le film met en scène un flic en décalage par rapport à son milieu ; spontané et intègre, parfois excentrique, c'est l'incarnation même du défenseur de causes désespéré, du type portant sur ses épaules les malheurs et les injustices du Monde entier. Un esprit obstiné dans un monde veule qui arrache forcément la sympathie du spectateur ; curieux cependant comme le flic idéal est forcément à contre-courant de ses congénères.
Le film narre un combat ou Serpico se sacrifie, accepte que le bonheur lui échappe, pour assumer une mission que personne ne veut mener. En cela le film et son interprète majeur sont touchants en même temps qu'ils amènent le spectateur à s'interroger sur les vertus d'une droiture qui ne vous apporte éventuellement récompense que si vous tombez dans ses pièges. C'est aussi une façon de mesurer l'impact sur la vie d'un homme lorsqu'il décide de mener une cause jusqu'à son terme ; une vision moderne du héros ordinaire, en d'autres termes. La limite de Serpico est là aussi, dans ce manichéisme chevaleresque.
Aujourd'hui encore cette réflexion sur l'ordre et la malléabilité des lois et de ses garants reste d'actualité par son propos. Assez banal dans sa mise en scène, Serpico est cependant servi par un récit dynamique, sans fioritures et une vivacité de fond indéniable. L'oeuvre demeure l'une de ces références du cinéma engagé des 70's ou les cinéastes se lançaient dans une remise en question du modèle américain ; néanmoins les ébats politiques de Lumet trouveront un meilleur support avec Un après-midi de chien, son autre collaboration majeure avec Al Pacino.
Note globale : 63
Film USA de Sidney Lumet (1973)
Avec Al Pacino
CHINATOWN **
3sur5 Transposition romancée de la ''guerre des eaux'' de Los Angeles dans les 30's, Chinatown y inclut une petite troupe de manipulateurs de haut-vol (dont Polanski lui-même dans un petit rôle) et un enquêteur sous les traits de Jack Nicholson, campant un personnage élégant et un peu fanfaron, une sorte de flâneur viril. Très moral et prudent d'habitude, ce détective privé souvent cantonné aux petits complots de couples et autres infidélités, se laisse entraîner vers une affaire beaucoup plus complexe et dangereuse. Le début est un peu laborieux et il faudra attendre l'entrée de Faye Dunaway pour la machine se lance.
Ces deux monstres sacrés sont la véritable attractivité de ce film trop poli ; sans eux, le spectateur, surtout s'il n'est pas un aficionado du registre, ne manquerait pas de sombrer dans la passivité la plus totale, voir carrément de lâcher l'affaire. Car si le récit est dense et calibré, en-dehors de révélations particulièrement scabreuses, Chinatown déçoit par son manque d'audace. On le regarde avec plaisir, il a ''la classe américaine'', mais c'est un parangon de cinéma carré, presque frigide, ou rien ne dépasse ; Polanski suit sagement son scénario (pourtant co-écrit avec l'auteur du futur Frantic et surtout de Bonnie & Clyde) et ne laisse échapper aucune étincelle. Il reprend les codes des classiques des 40's pour les restituer dans un emballage neuf, avec un couple de guest stars glamour et puissantes, mais Chinatown ne se démarque jamais ni de ses modèles en particulier (qu'il va jusqu'à citer avec le caméo de John Huston - réalisateur du Faucon Maltais) ni de son genre en général. C'est du bon travail, mais nous plus à faire à un héritier qui a su assimiler les recettes de ses ancêtres qu'à un modèle qui aurait illuminé et donné un second souffle au film noir.
Dans ces conditions, le succès d'estime du film n'en est que plus étonnant. Ce n'est pas que le film est mauvais, surtout pas, mais y aurait-il hallucination collective ou bien les 11 nominations aux Oscars et ce consensus général ne sont-ils pas la preuve que c'est bien de tout de temps qu'a dominée la prime à l'académisme ? Pour l'anecdote, notons que ce Chinatown, dont Jack Nicholson tournera une suite en 1990 avec son Two Jakes, est le dernier film américain de Polanski avant sa fuite en Europe, alors qu'il marquait son retour en grâce après plusieurs échecs commerciaux consécutifs. Il réalisera alors dans les années suivantes l'un de ses chefs-d'oeuvre, Le Locataire, avant que ne s'ouvre des 80's ou il sera peu prolifique au cinéma.
Note globale : 60
Film USA de Roman Polanski (1972)
Avec Jack Nicholson, Faye Dunaway
OUI, MAIS...**
2sur5 Il y a comme un décalage anachronique dans ce premier (et seul à ce jour) film du scénariste Yves Lalandier, adepte déclaré de la psychothérapie mettant en scène cette lubbie sans revendiquer le moindre esprit de sérieux. Le film donne un coup de projecteur sur ces schémas dans lesquels on s'enferme et se prive. Mais son héroine, Eglantine, sympathique cela dit, ressemble à un prototype de série teen 80's : pourtant, un charme curieux s'en dégage. Autre anachronisme majeur : en le travestissant en bonne âme, avenante et sincère, Lalandier réussit l'exploit de rendre Gérard Jugnot sympathique (comme il pouvait l'être dans ses films des 80's), à contre-courant de son image d'aujourd'hui qui est celle d'un débiteur de vérités réactionnaires et de vieux capitaliste sermonneur et suffisant.
La vocation de Oui, mais... à s'établir en ''comédie décalée'' n'est qu'à demi-satisfaite, puisque s'il amuse franchement, le film est aussi astreint par des manies de téléfilm passe-partout qui le font basculer dans une certaine désuétude. C'est la sortie du trou noir de cette lycéenne bobo, et l'affranchissement des blocages qui l'y maintienne, qui rendent le film aussi attrayant. En résulte une sitcom sur une ado assez audacieuse mais desservie par son manque de goût (voir de choix) sur le plan esthétique. On pourra regretter, bien que cela n'ôte rien à la profondeur du traitement général de ces névroses familiales, cette façon qu'a le film de s'achever comme une grossière pub pour la thérapie. Oui, mais.. pêche sans doute par naiveté, toutefois cette tare lui autorise aussi une certaine fraîcheur, bien qu'on dirait celle d'une autre époque.
Note globale : 54
LA CHUTE DU FAUCON NOIR **
2sur5 S'il apporte une certaine fraîcheur à son genre sur la forme (mais depuis 2002, il y a eu de rudes concurrents), ce film de guerre est un coup pour rien. ''Based on an actual event'', La Chute du Faucon Noir refait l'intervention américaine en Somalie de 1993 à sa façon.
S'il ose filmer une berezina pour l'armée US, Ridley Scott se contente de respecter le principe d'immersion aux côtés de recrues jeunes et naives, parfois même idéalistes. Du récit il évacue toute réalité politique, toute nuance, ne donne même pas de visage, tout juste un mobile à l'ennemi et fait preuve d'une lourdeur (et d'une trop grande simplicité) narrative et d'une virtuosité passive qui ne lui sont pas familières.
A l'instar de films comme Bloody Sunday, c'est une sorte de reportage radical mais complètement désengagé de toute vision. La différence avec Bloody Sunday, c'est la qualité de la réalisation et de la mise en scène, une constante chez l'esthète Scott. Malheureusement, l'auteur délivre ici son film le plus impersonnel, soit le moins intéressant.
On y assiste comme à une sorte de néo-Top Gun franc du collier mais aussi efficace que vain. Amère déception quand on sait l'énergie et l'invention que Scott met d'habitude au service de ses projets même les plus anecdotiques.
Note globale : 52
Film USA de Ridley Scott
Avec Josh Hartnett, Ewan McGregor
A BOUT PORTANT **
2sur5 Déjà, il faut louer la ténacité de Cavayé à investir le terrain difficile et délaissé en France de l'action-movie. Dans ce domaine, l'interprétation est décisive et malheureusement, les protagonistes principaux plombent quelque peu l'ensemble tant ils ne parviennent pas à dépasser le stade du pastiche. Ainsi, deux interprètes posent problème : Gérard Lanvin est bidon dans son rôle de flic sombre et pourri, le héros lui, au lieu de monsieur-tout-le-monde viril et protecteur mué en sauveur improvisé, ressemble davantage à un bisounours blessé. Les seconds rôles sont presque unanimement excellents, avec mention spéciale à Mireille Perrier pour son incarnation d'une flic sèche et autoritaire suscitant pourtant une profonde sympathie.
Cette faille gênante est largement masquée par la vigueur générale. Ainsi Cavayé fait preuve d'une certaine science du rapport de forces. Il a raison de ne pas reculer devant l'invraisemblable, c'est ce culot qui lui permet de dynamiter son film ; ici tout le monde peut mourir (on est pas dans un slasher ou un policier du jeudi soir) et le script réserve quelques coups de théâtre bien dosés et assénés.
Honnête série B, A bout portant saura combler les attentes des fans du genre sans pour autant tenir à trop grande distance les autres. Ne snobons pas Cavayé, son potentiel indique qu'il pourrait nous réserver quelques surprises, si par hasard on lui fournissait un scénario solide.
Note globale : 51
Film Français de Fred Cavayé (2010)
Avec Gilles Lellouche, Roschdy Zem, Gérard Lanvin
SHUTTLE *
2sur5 S'il y a bien au moins une chose d'acquise dans ce Shuttle, c'est qu'en dépit de dialogues de papiers, très explicatifs ou ''caractérisant'', ce film réussit à rendre ses personnages consistants et donc d'autant plus facilement sympathiques. Mais voilà, Shuttle ne dépasse jamais son pitsch (de jeunes gens sont tombés sur le bus qui les conduit en enfer), sinon par son issue qu'on devine avec un long temps d'avance (c'est d'ailleurs une belle caution mais elle n'enrichit pas le film, imposant plutôt au spectateur de se réjouir d'une démonstration aussi ''essentielle'', donc moralement positive). Le récit tient debout mais il est sans imagination : les personnages tentent de s'enfouir, ils échouent, ils retentent, de temps en temps l'un d'eux quitte la scène, etc.
Ce n'est pas déplaisant, ce n'est pas amateur, mais on en sort un peu agacé par cette sensation d'avoir perdu son temps pour rien, ou si peu. C'est strictement réservé aux amateurs de thrillers cheaps violents, à voir un soir d'ennui. Pas sûr toutefois que cette série B hargneuse mais trop obsolète ne suffise à le tromper.
Note globale : 36